Les fondements du système politique ardorien

Résumé :

La démocratie est un régime politique qui a été adapté aux besoins de l’humanité pendant les deux derniers siècles et qui a permis d’indéniables progrès qui doivent être conservés. Ces progrès concernent tout particulièrement la reconnaissance des libertés et des droits fondamentaux, l’égalité entre les hommes — qu’il s’agisse de l’égalité devant la loi ou du refus des privilèges et des discriminations —, la nécessité de parvenir à un équilibre des pouvoirs pour garantir les libertés, mais également le rôle du débat public comme lieu d’émergence de nouvelles idées.

Néanmoins, à l’heure actuelle, les démocraties ne parviennent plus à répondre aux grands problèmes qui se posent à elles. Le retour périodique des élections et la nécessité de séduire le peuple qui en découle favorisent les politiques à courte vue, l’inaction, le populisme et la démagogie. C’est un système hypocrite qui ne donne au peuple que l’illusion du pouvoir et garde toujours aux commandes les représentants de la même élite de privilégiés. Enfin, la démocratie ne fait dans le meilleur des cas que remplacer la direction d’un seul par la direction de la majorité, qui n’est pas forcément préférable, et qui ne se confond certainement pas avec la direction de tous. Ces faiblesses ne sont pas conjoncturelles mais structurelles, liées à la nature même du régime démocratique, et ne peuvent donc pas être corrigées.

Tol Ardor est donc fondée sur un régime politique entièrement différent, qui n’est la reproduction d’aucun système du passé mais présente quelque chose de neuf : la Royauté constitutionnelle participative.

La Royauté participative est un système composite qui fonctionne de manière monarchique aux échelles nationale et provinciale, mais de manière démocratique à l’échelle locale. Il accorde une place prépondérante au peuple, qui n’est pas forcément obéi mais qui est toujours écouté. À cette fin, des réunions régulières sont organisées à toutes les échelles pour faire émerger et remonter les idées intéressantes et pour permettre de faire fonctionner un véritable ascenseur social. La plus importante de ces réunions est celle des États Généraux qui se tient tous les ans, mais qui ne sont pas un Parlement. Plus généralement, le rapprochement entre les gouvernants et les gouvernés est favorisé par une série de mesures contraignantes qui éviteront de retrouver à Tol Ardor la situation de fracture sociale actuelle.

La Royauté de Tol Ardor n’est pas parlementaire, mais est elle constitutionnelle. Pour garantir l’équilibre des pouvoirs, les libertés fondamentales et les droits des individus, un Livre de la Loi rassemble les lois les plus importantes, que nul n’a le pouvoir de changer. Cette impossibilité de changer certaines normes peut sembler choquante, voire stupide, aujourd’hui, mais elle se fonde sur le constat que certaines choses sont objectivement bonnes et doivent impérativement être conservées. Un organe indépendant, le Conseil, veille au respect des lois fondamentales et peut sanctionner le Roi en cas de transgression.

Enfin, la Royauté ardorienne est égalitaire : tous sont égaux devant la loi, y compris le Roi, il n’y a ni privilèges, ni noblesse, les discriminations sont combattues et tous peuvent accéder aux fonctions politiques.

Le système politique ardorien n’est donc ni une monarchie absolue — puisque le Roi n’y détient pas tous les pouvoirs et est soumis au contrôle d’autres organes de l’État —, ni une dictature — les libertés fondamentales étant garanties et la loi identique pour tous, les dirigeants n’en étant pas exemptés —, ni évidemment un totalitarisme — l’État n’ayant de volonté de contrôle ni sur la vie privée des individus ni sur la totalité de la société dans tous ses aspects.

Plan

Les démocraties, du succès à l’échec

Un nouveau système politique : la Royauté constitutionnelle participative

Ce que n’est pas le système politique ardorien

Conclusion

Les démocraties, du succès à l’échec

Des acquis à conserver

Tol Ardor ne se veut pas la reproduction d’un monde disparu et idéalisé, mais l’invention d’une civilisation et d’un monde nouveaux. Cependant, une invention peut prendre appui sur des acquis du passé. Nous ne sommes pas hostiles par principe au système démocratique ; et surtout, nous reconnaissons qu’il a été pendant longtemps la forme politique qui convenait à une bonne évolution de l’Humanité. Il a permis des avancées qui n’auraient été possibles sous aucun autre régime politique, et qui doivent être conservées à tout prix.

Les libertés et droits fondamentaux

La première de ces avancées est le bloc des libertés fondamentales : liberté de circulation, de résidence, de déplacements ; liberté d’opinion, d’expression, d’association, de réunion ; interdiction des arrestations arbitraires, garantie d’un procès impartial, présomption d’innocence, non-rétroactivité de la loi ; droit à la sécurité et à la protection sociales, à la propriété privée, au mariage, à l’éducation, à la culture, en sont les principales.

Ces droits et libertés ont été acquis par les peuples dans leur lutte contre l’absolutisme et la tyrannie, et exprimés dans de grands textes comme l’Habeas Corpus, le Bill of Rights, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ou la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Ils ont été confortés par la longue existence des démocraties et ne doivent plus jamais disparaître. C’est pourquoi Tol Ardor les réaffirme dans la Déclaration Ardorienne des Droits de l’Homme.

L’égalité entre les hommes

Autre avancée fondamentale : l’égalité entre les hommes. Il ne faut pas avoir de cette notion une vision rigoriste ou fermée : l’égalité ne signifie pas l’identité ; elle n’implique donc pas que tout le monde fasse les mêmes choses, gagne le même salaire ou mène la même vie. Elle implique en revanche qu’en ces domaines, les écarts entre les individus et entre les sociétés ne soient pas trop importants.

De même, les mouvements populaires et les démocraties ont permis des progrès indéniables comme la suppression des privilèges liés à la naissance, l’égalité devant la loi et le refus des discriminations, qu’elles soient fondées sur le sexe, la couleur de peau, l’appartenance à une classe sociale, l’orientation sexuelle, etc. Là encore, Tol Ardor réaffirme son attachement à ces progrès dans tous ses textes fondamentaux.

La séparation des pouvoirs

La séparation des pouvoirs est encore une avancée à mettre au crédit du mouvement démocratique. Le pouvoir ne corrompt pas nécessairement celui qui en dispose ; mais l’excès de pouvoir est un danger trop grand, une tentation à laquelle nul ne peut résister. Il faut donc théoriser une classification et une distribution des pouvoirs.

On retient généralement la classification de Montesquieu, qui distingue le pouvoir législatif (pouvoir de faire les lois), le pouvoir exécutif (pouvoir de faire appliquer les lois) et le pouvoir judiciaire (pouvoir de sanctionner le non-respect de la loi). Cependant, cette classification des pouvoirs ne règle pas encore la question de leur distribution : alors que de nos jours nous avons plutôt une vision stricte — en théorie — de la séparation des pouvoirs, Montesquieu lui-même en avait une vision beaucoup plus souple. Il écrit ainsi que « dans la plupart des royaumes de l’Europe, le gouvernement est modéré ; parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l’exercice du troisième1 ». Une telle affirmation semblerait choquante à beaucoup de gens aujourd’hui, car la séparation entre les deux premiers pouvoirs est devenue une norme.

Néanmoins, quelle que soit la solution finalement adoptée, le principe demeure essentiel : il ne faut pas concentrer l’ensemble des pouvoirs sur une seule institution ou sur un seul homme, parce que cela représenterait pour lui une tentation et un pouvoir trop importants, et que les libertés fondamentales ne pourraient plus être respectées. Contre certains révolutionnaires, dont Camille Desmoulins, Mirabeau avait à cet égard parfaitement compris que de ce point de vue, une assemblée élue démocratiquement était exactement équivalente à un monarque de droit divin : dotée de tous les pouvoirs, une assemblée élue ou tirée au sort deviendrait tout aussi tyrannique qu’un homme seul.

À ce principe, il faut apporter une nuance cependant : le but qui doit nous animer est l’équilibre, non seulement entre les différents pouvoirs, mais également entre deux extrêmes : s’il faut éviter une trop grande concentration des pouvoirs (ce qui entraînerait la fin des libertés), une trop grande dispersion n’est pas non plus souhaitable, car elle serait cause d’une perte d’efficacité.

Le débat comme lieu de naissance d’idées nouvelles

Dernier apport éminemment positif à avoir été permis par la lutte démocratique : le débat public et son rôle dans l’émergence d’idées et de solutions nouvelles. Il faut reconnaître cette évidence : le rassemblement d’un très grand nombre d’individus qui débattent ensemble sur un sujet est souvent mieux à même de trouver la solution à un problème que si une seule personne cherche. La démocratie a permis en partie de généraliser ce mode de fonctionnement. Il ne faut pas en perdre les bénéfices.

Un échec de plus en plus marqué...

La démocratie, un système (toujours) injuste

Ces indéniables avancées permises par la démocratie ne doivent pas cependant nous en masquer les échecs.

La démocratie trouve son fondement et sa justification dans le problème du mode de prise de décision publique. L’évidence s’impose : dans une communauté dont le nombre dépasse au mieux quelques centaines d’individus, les gens ne pourront jamais se mettre d’accord entre eux, surtout sur des sujets importants, et ce même si un danger menace la communauté. Or, des décisions doivent être prises, parfois de manière rapide. Pour une communauté un peu nombreuse, le consensus peut donc d’ores et déjà être abandonné comme mode de gouvernement — les institutions internationales actuelles feraient bien de le comprendre.

On s’est donc demandé comment trancher entre les différents avis. Auparavant, à quelques rarissimes exceptions près, on considérait qu’un seul homme devait décider, souvent sans consulter personne, ou en ne consultant qu’un nombre restreint d’individus : c’étaient les monarchies absolues, les tyrannies et les dictatures. Puis, les peuples ont jugé préférable d’appliquer la règle de la majorité : le plus grand nombre l’emporte, qu’il s’agisse de démocratie directe (l’ensemble de la communauté est consultée pour chaque décision) ou représentative (la communauté élit des représentants qui prendront les décisions à sa place et en son nom, toujours selon la règle du plus grand nombre).

Évidemment, de nos jours, ce mode de fonctionnement n’est presque plus remis en question. Mais est-il si extraordinaire ? Au fond, il continue à y avoir un grand nombre de personnes qui se voient soumises à des décisions qu’elles n’ont pas approuvées. La tyrannie d’un seul, ou d’un petit groupe, est remplacée par la tyrannie de la majorité dont parlent Platon ou Tocqueville. Cette vérité est encore accrue dans le cas de la démocratie représentative, puisque rien ne garantit qu’une majorité sera d’accord avec l’ensemble des décisions prises par ses représentants, ni même qu’elle sera toujours d’accord, quelques mois ou années après les élections, pour l’application d’une décision qui figurait pourtant parmi les promesses électorales des élus !

La démocratie ne dispose donc pas, en soi, d’une légitimité absolue ou indiscutable, puisqu’elle continue d’imposer des décisions à un nombre important de personnes qui ne les approuvent pas. Pour reprendre une expression bien connue, la démocratie n’est finalement que la dictature de la majorité ; est-elle forcément meilleure qu’une autre forme de dictature ? Rien n’est moins sûr. Et ce n’est pas là une question de fausse démocratie : même dans le système le plus réellement démocratique possible, ce serait tout aussi vrai. C’est là une faiblesse structurelle de la démocratie en soi, pas un défaut de notre démocratie en particulier.

La meilleure preuve en est d’ailleurs de voir les démocrates les plus convaincus se plaindre à longueur de temps des décisions qui sont prises par leurs dirigeants, ce qui constitue un paradoxe assez amusant ! Soit ils ont voté pour les dirigeants en place, auquel cas — sauf rupture de promesse électorale — ils n’ont rien à dire ; soit ils n’ont pas voté pour eux, mais acceptent le principe démocratique, auquel cas ils devraient se soumettre à l’avis majoritaire sur lequel ils prétendent fonder toute action politique. Pour notre part, si la volonté populaire, c’est l’enfermement des gens sans jugement, le bouclier fiscal, la retraite à 70 ans, le rétablissement de la peine de mort, la surveillance de nos vies privées ou la non régulation de la finance et des industries polluantes, nous préférons pouvoir lui dire « non ».

La démocratie ne fait donc que remplacer la contrainte de quelques uns par la contrainte du grand nombre. C’est là son premier tort, son premier défaut structurel : elle n’accorde de valeur qu’à la quantité, sans se préoccuper de rien d’autre – la qualité, la compétence, la capacité à garder un cap à long terme etc. Et il est important de bien remarquer que, si cela concerne notre démocratie représentative (que certains considèrent, non sans de bonnes raisons, comme bien peu démocratique), cela concernerait tout autant une véritable démocratie.

La démocratie, un système à courte vue

Cela étant, cette oppression de la minorité par la majorité en démocratie pourrait se justifier si donner le pouvoir au plus grand nombre était véritablement le meilleur moyen d’atteindre le Bien commun, but de toute action politique légitime. Le problème, c’est que rien n’est moins sûr.

La première raison en est que la démocratie apparaît de plus en plus nettement comme un système politique à courte vue, incapable de voir au-delà de quelques années. Elle favorise par nature l’intérêt immédiat au détriment de l’intérêt à long terme.

Un chef élu va nécessairement se demander comment se faire réélire, ou comment faire élire ses amis. Pour parvenir à ce but, il lui faut arriver à des résultats rapidement ; d’où une action menée dans le court terme, puisque de toute façon un chef élu sait très bien que les profits à long terme, ceux qui dépassent le strict cadre de l’échéance électorale, ne lui rapporteront rien à lui. En démocratie, il est capital d’apprendre à acquérir et à conserver le pouvoir ; celui qui veut se faire élire est donc à la merci de son image, ce qui encourage à la fois la démagogie, les promesses intenables et les décisions populistes.

Allons plus loin. La démocratie moderne, et plus particulièrement le suffrage universel, reposent sur deux présupposés.

Le premier est celui de la compétence universelle : tous les citoyens seraient a priori compétents pour prendre des décisions sur tous les sujets en politique. Mais on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi la politique serait le seul domaine de l’activité humaine pour lequel aucune compétence particulière ne serait requise. Comme l’explique Platon, si vous voulez comprendre un point de physique ou de chimie, vous allez demander l’avis d’un physicien, d’un chimiste, d’un professeur ; vous n’allez pas vous installer sur une place publique et demander l’avis de chacun. Pourquoi la politique échapperait-elle à ce point à une règle par ailleurs générale ?

Le seul « argument » que les partisans de la démocratie trouvent en général à fournir consiste à postuler « la compétence des incompétents ». Mais cette idée ressemble davantage à un dogme qu’à un argument véritable ; dogme que bien peu de choses viennent conforter en raison, quand beaucoup d’autres (des pleins pouvoirs accordés à Pétain à l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 en passant par la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002, et plus généralement par le nombre des incompétents placés par les peuples au pouvoir dans tous les régimes démocratiques) viennent plutôt dire le contraire.

Simone Weil, dans sa Note sur la suppression des partis politiques, écrivait que « le véritable esprit de 1789 consiste à penser non pas qu’une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu’à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu’aucun autre vouloir d’être conforme à la justice. » C’est bien possible ; mais si l’histoire de toutes les sociétés démocratiques modernes ou antiques nous prouve quelque chose, c’est bien que ces conditions ne sont pas réunies.

Bien plus : elles n’ont aucune chance de l’être prochainement. Une analyse lucide et objective de la situation présente ne peut en effet que montrer à quel point l’immense majorité de la population est mal informée, peu au fait des grands enjeux de notre temps, des causes de la Crise que nous traversons, des remèdes à y apporter, de même qu’elle n’est pas prête aux sacrifices nécessaires. Plus grave, elle est également peu attachée aux principes fondamentaux qui sont pourtant le socle de la justice et de l’harmonie : on peut aisément s’en rendre compte en voyant avec quelle rapidité, après chaque attentat, les foules réclament des mesures qui leur sont exactement contraire – l’enfermement des gens sans jugement, la peine de mort, voire la torture.

Il apparaît donc que la démocratie n’est pas seulement la tyrannie de la majorité, comme nous l’avons montré précédemment : elle est surtout la tyrannie des incompétents. Et là encore, un système véritablement démocratique souffrirait exactement des mêmes problèmes.

Les partisans de la démocratie répondent en général par l’éducation : les masses populaires seraient parfaitement à même de prendre de bonnes décisions à condition d’être éduquées. C’est bien possible, même si chaque démocrate a souvent tendance à penser que quelqu’un d’éduqué est forcément d’accord avec lui ; ce qui témoigne bien, même pour les démocrates, de la difficulté à se plier réellement à l’avis majoritaire. Mais le vrai problème n’est pas là. L’urgence de la Crise impose des décisions rapides et importantes ; or, une véritable éducation populaire, même si elle était lancée dès maintenant – ce qui est loin d’être le cas, l’éducation étant au contraire, à peu près partout dans le monde, en faillite complète – prendrait des décennies. Nous n’avons donc pas le temps d’éduquer le peuple : il nous faut trouver une autre solution.

Le second présupposé qui fonde la démocratie est celui de l’intérêt universel : tous les citoyens auraient le devoir de s’intéresser à tout en politique. C’est aussi vrai dans les démocraties représentatives que dans les démocraties directes, puisque dans les premières, les citoyens sont convoqués (parfois de manière obligatoire) pour désigner ceux qui vont légiférer sur absolument tout. Or, la pratique prouve plutôt le contraire : les gens s’intéressent en général à quelques domaines particuliers, mais bien rarement à l’ensemble de la vie politique.

Ces deux présupposés sont donc absurdes. La démocratie se fonde en fait sur la négation de ce qui devrait être une évidence : les hommes, les populations, et pas seulement les élus, ont très souvent tendance, même abstraction faite des questions d’échéances électorales, à agir pour leur plaisir immédiat au détriment total de leur propre intérêt à long terme. Que la démocratie soit directe ou représentative, que le peuple dirige directement ou qu’il mette aux commandes de l’État des gens qui vont accomplir ses désirs, le problème reste le même : ceux qui dirigeront un pays seront préoccupés uniquement des intérêts à court terme.

Ce qui rend cette faiblesse encore plus tragique, c’est qu’il est facile de flatter le peuple, de le séduire, de le diriger. Il est facile de lui faire croire qu’on veut son bien, et de se faire désigner à différents postes de responsabilité, alors qu’on ne recherche en fait que son bien propre ou celui d’une minorité. Contrairement à ce qu’on imagine souvent, même les gens intelligents, instruits, cultivés, sont très prompts à croire aux mensonges politiques et à la possibilité de réformer le système. À moins d’être fortement engagés politiquement, ce qui est rare, ils sont souvent enthousiasmés par la nouveauté, de quelque bord qu’elle vienne, tant qu’elle reste consensuelle, et prompts à oublier les mensonges et les erreurs du passé.

Enfin, il faut rappeler un fait trop souvent oublié : si la démocratie est un régime politique d’aussi courte vue, c’est aussi parce qu’il ne peut prendre véritablement en considération que l’intérêt des électeurs. Quel profit en effet un chef élu pourrait-il retirer de mesures bénéfiques à ceux qui ne votent pas, et donc ne peuvent rien pour sa réélection ? Cela exclut donc non seulement les enfants et les étrangers, mais également toutes les générations à naître, sans même parler du reste des êtres vivants. Rien de surprenant donc à ce que les immenses problèmes actuels, qui engagent surtout nos enfants et petits-enfants, ne trouvent pas de solution réelle.

La démocratie n’est donc capable ni de regarder loin en avant, ni de se souvenir du passé : c’est un régime de l’instant. Et il ne s’agit pas d’un défaut conjoncturel qu’il serait possible de corriger, mais d’une faiblesse structurelle, liée à la nature même de la démocratie, qu’elle soit directe ou représentative.

La démocratie, un système paralytique et inefficace

On peut aller plus loin : en plus de ne pas permettre l’action à long terme, la démocratie a également tendance à freiner l’action tout court.

On le constate très bien à l’approche des élections. La vie politique s’arrête alors presque entièrement au profit de la seule campagne électorale. Toutes les décisions importantes sont remises à plus tard. Rien de plus normal, puisqu’on ne peut pas être sûr que les élections viendront confirmer le gouvernement en place et donc sa politique. Mais quel temps perdu ! Combien de décisions urgentes sont ainsi différées pour sacrifier au rituel démocratique ! D’autant plus que les élections ne concernent pas seulement la tête de l’État, mais toutes les échelles ; il est en fait rare qu’il se passe deux ans sans une consultation électorale. Comme chacune est perçue comme un test, chacune bloque l’action politique, puisque la priorité est alors, plus encore qu’en temps ordinaire, de séduire.

On observe la même chose dans les relations internationales. Si deux pays ne peuvent trouver d’accord, même sur un dossier urgent (réchauffement climatique, conflits armés, etc.), on repousse les négociations pour attendre les prochaines élections, en espérant qu’elles mettront au pouvoir un gouvernement d’opinions différentes. Là encore, que de temps perdu pour résoudre des problèmes pourtant urgents !

Mais plus généralement, toute action durable est difficile en démocratie. Le retour périodique (et rapide) des élections empêche d’être efficace même hors des périodes électorales. L’alternance des partis au pouvoir, considérée comme un garant d’équilibre, est surtout le garant de l’inaction la plus totale, ce qui a été construit par un bord étant souvent rapidement déconstruit, ou simplement abandonné, par celui qui prend le relais.

La démocratie est donc un système foncièrement inefficace. On peut même aller plus loin : un régime politique est inefficace à mesure qu’il est démocratique. Si nos régimes, aujourd’hui, fonctionnent tant bien que mal, c’est justement parce qu’ils sont en réalité très loin d’être démocratiques. Si des décisions, parfois relativement fortes — au regard de la mollesse et de la faiblesse générale des gouvernements — peuvent être prises, c’est justement parce que les chefs d’États ou de gouvernements les imposent, que ce soit à leurs propres majorités ou aux nations tout entières. Un système véritablement démocratique, c’est-à-dire dans lequel l’ensemble des électeurs serait consulté pour toutes les décisions à prendre, ou même pour les plus importantes d’entre elles, serait comme un navire sans guide, à la dérive, et ne pourrait survivre. Nos systèmes fonctionnent en ce qu’ils ne sont pas démocratiques, parce que la démocratie entraîne nécessairement l’inaction.

La démocratie représentative, un système hypocrite

En cela, on peut dire de la démocratie qu’elle est un régime extrêmement hypocrite, puisqu’elle ne peut fonctionner qu’en reniant ses propres valeurs et principes fondamentaux.

En fait, on pourrait dire que la démocratie représentative est une telle perversion du principe démocratique qu’à l’heure actuelle, la démocratie n’existe pas vraiment. L’universitaire britannique Colin Crouch a ainsi proposé de qualifier le régime politique actuel de « post-démocratie ». Comme le remarque Yves Sintomer, « l’intérêt de cette notion […] est de mettre un nom sur un sentiment largement répandu : l’impression que le vote ne change pas grand-chose, que les élites de droite comme de gauche conduisent des politiques similaires, qu’elles n’écoutent pas les gens ordinaires. »

On pourrait illustrer cette évolution par l’exemple de nombreuses décisions populaires, formulées par référendum – le mode de décision démocratique par excellence – qui ont été bafouées quelques années plus tard par voie parlementaire ; ainsi du rejet par les Français du projet de constitution européenne, repris presque à l’identique deux ans plus tard par le traité de Lisbonne de Nicolas Sarkozy. De même, le parti grec Syriza, une fois élu, a été contraint de mener une politique contraire à celle qu’il avait annoncée. Où est la démocratie là-dedans ? On pourrait aussi relever que toutes les grandes démocraties ont prévu les moyens constitutionnels pour que l’exécutif puisse passer outre l’avis des représentants nationaux, comme en France avec les articles 16 et 49-3 de la Constitution de la Ve République (le second étant d’ailleurs copieusement utilisé) ; preuve que même les rédacteurs de ces textes avaient bien conscience du risque d’inefficacité et d’instabilité induit par le parlementarisme.

On surestime donc grandement le pouvoir du peuple dans les démocraties représentatives. Si le peuple est si puissant, comme expliquer que moult décisions impopulaires (et donc par essence antidémocratiques) soient appliquées sans être suivies de révolutions ?

En fait, un régime politique de type autoritaire mais qui respecterait les libertés fondamentales ne changerait pas beaucoup notre vie quotidienne. Qui d’entre nous a déjà décidé d’une seule des lois sous lesquelles nous vivons ? Qui a seulement été consulté ? Les prétendues consultations ou débats publics mis en œuvre par le pouvoir ne sont que des cache-misère, des alibis qui visent au mieux à avertir et informer le public, au pire à entériner des décisions déjà prises et qui ne pourront être modifiées qu’à la marge. Si la dictature, c’est dire « ferme ta gueule » aux citoyens, la démocratie, c’est leur dire « cause toujours ». Le résultat n’est pas bien différent.

La politique se fait donc quoi qu’il advienne loin de nous ; en fait, elle se fera moins loin de nous dans un État monarchique mais ne faisant que la taille de Tol Ardor que dans un État aux prétentions démocratiques mais aux dimensions démesurées.

Plus généralement, il faut examiner ici les notions d’opinion publique et de volonté générale. L’opinion publique est l’ensemble des convictions, des valeurs et des croyances plus ou moins partagées par la population d’une société donnée. Elle se distingue donc de la majorité, puisqu’elle est composite et animée de forces contradictoires, donc versatile et superficielle. C’est donc un concept relativement flou et peu pertinent, qui sert surtout à masquer la diversité des opinions particulières en vue de légitimer une politique particulière.

La volonté générale est un concept théorisé par Rousseau et qui désigne ce que tout citoyen devrait vouloir pour le bien de tous, et non pour son intérêt particulier. On peut évidemment se demander si elle existe massivement : la majorité des citoyens d’un pays sont-ils capables d’un tel altruisme ? Rien n’est moins sûr. Mais on peut surtout se demander si elle peut se déléguer, comme l’affirme la démocratie représentative, et si en confier l’application à des groupes ou à des institutions ne la vide pas de son sens.

La démocratie, un système au service d’intérêts particuliers

C’est d’autant plus vrai que dans les démocraties modernes, il y a de nombreux groupes d’intérêts entre le peuple et les institutions elles-mêmes.

C’est d’abord le cas des partis politiques, qui sont devenus des passages obligés de la vie politique de toutes les démocraties. Quand un personnage politique a-t-il été pour la dernière fois élu à un poste important hors du cadre d’un parti politique ? Ils étaient censés exprimer la diversité des opinions en démocratie ; en fait, le pouvoir est partagé dans tous les pays entre deux ou trois partis politiques aux idées au fond assez proches, et qui verrouillent l’accès au pouvoir pour tous les partis non consensuels. Ils agissent donc plutôt comme des murs que comme des passages entre les citoyens et la vie politique, et ont un rôle plus sclérosant que régénérateur. Or, on peut difficilement empêcher leur apparition en démocratie.

Mais c’est également le cas, de manière plus insidieuse, des puissances économiques, industrielles et financières. Yves Sintomer note que ce ne sont plus les dirigeants politiques qui sont les véritables maîtres du jeu :

« Les décisions les plus importantes sont prises ailleurs, dans d’autres cadres : ceux des grandes firmes internationales, des agences de notation ou des organismes technocratiques comme la Banque mondiale. Bref, la mondialisation économique et le capitalisme financier auraient, pour une bonne part, vidé la démocratie de sa substance. […]

Les décisions des acteurs privés que sont les entreprises, investir ici ou là en fonction des opportunités, ont toujours eu un impact sur l’économie d’une région ou d’un pays. Mais avec le développement de la mondialisation et du capitalisme financier, cette influence est démultipliée. Les firmes multinationales deviennent des acteurs majeurs, suffisamment puissants pour exercer une pression directe sur les États, en les poussant à la concurrence fiscale et sociale. Ceux-ci sont par ailleurs de plus en plus dépendants des marchés financiers, et des évaluations des agences de notation. L’intégration croissante, régionale et européenne, diminuent enfin les marges de manœuvre de l’État-nation, cadre dans lequel s’était jusqu’ici développé la démocratie.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, à Bruxelles, des autorisations de mise sur le marché de médicaments, de produits industriels ou de l’agro-industrie sont effectuées par des agences indépendantes des États, la plupart du temps hors de tout contrôle démocratique. Dans ce monde de la post-démocratie se côtoient des experts, des lobbyistes, des professionnels de la finance qui, chaque jour, prennent des décisions fondamentales hors de la scène publique. »

Ces puissances économiques sont soutenues auprès des politiciens par des lobbys, ces groupes de pression politique au service d’intérêts privés. Contrairement à ce qu’on croit souvent, ils ne sévissent pas qu’aux États-Unis : il y en a presque autant à Bruxelles qu’à Washington. Or, quoi de plus injuste, quoi de moins démocratique que ces gens dont le travail est d’influencer les politiciens en faveur de ceux qui ont les moyens de se payer leurs services ?

La démocratie, surtout sous sa forme représentative, est donc largement un leurre, une illusion ; un peuple qui renonce à ce leurre ne renonce pas forcément à la liberté : il met simplement les choses au clair.

La démocratie au service des puissants

La preuve suprême de cette illusion, de ce leurre que représente la démocratie repose dans la domination des puissants en son sein. Si les principes démocratiques étaient véritablement respectés, comment expliquer que les plus puissants personnages de l’État proviennent pour l’essentiel de la même haute bourgeoisie tant dans les démocraties représentatives que dans les dictatures ? Au milieu de tant de riches, comment expliquer l’absence totale et absolue de vrais pauvres dans le monde de la politique ? Si les démocraties libérales étaient de vraies démocraties, ce que l’on appelle si dédaigneusement la démagogie dirigerait toutes les décisions politiques, et les « représentants du peuple » ne proviendraient pas seulement d’une élite d’énarques.

La coupure entre les gouvernants et les gouvernés, entre les élites et le peuple, est de plus en plus criante. La pauvreté est peut-être en train de diminuer, mais les inégalités, elles, se creusent. Actuellement, il n’y a plus rien de commun entre la vie d’un grand patron ou même d’un haut fonctionnaire et celle d’un travailleur payé au SMIC.

Citons encore Yves Sintomer : « le resserrement de la sphère des élites est un phénomène majeur. Les membres de cette élite sortent des mêmes grandes écoles, se connaissent et se côtoient, passent d’un secteur à l’autre au gré de leurs carrières. Ils sont très largement coupés de l’expérience sociale de la majorité de la population. » Tout cela tend lourdement à justifier l’idée de Tocqueville selon laquelle « le suffrage universel ne fait que légitimer l’exercice du pouvoir par ceux qui l’ont déjà ».

Pouvait-on l’éviter ? En d’autres termes, nos démocraties sont-elles au service d’intérêts privés parce qu’elles sont mal faites, et peut-être pas assez démocratiques, ou bien, au contraire, est-ce là une caractéristique propre à toutes les démocraties ? Malheureusement, il semble bien que l’option la plus probable soit la seconde. Les régimes plus démocratiques que la France contemporaine, qu’on choisisse ses exemples ailleurs (la Confédération helvétique) ou avant (la démocratie directe athénienne), sont tout autant au service des plus riches que la nôtre. Socrate et Platon le dénonçaient déjà à leur époque : en démocratie, l’acquisition du pouvoir passe par la capacité à flatter le peuple, à le séduire, à le convaincre. Or, cela s’apprend, entre autres grâce à la rhétorique. Donc, les plus riches sont forcément à même d’offrir à leurs rejetons l’éducation qui leur permettra, plus tard, de se faire élire – dans la société grecque, c’étaient les sophistes qui apprenaient ainsi aux jeunes gens de bonnes familles à séduire les foules par leurs discours habiles.

Autrement dit, là encore, il ne sert à rien de réclamer plus de démocratie ; croire qu’une démocratie directe réglerait les choses est une illusion. La démocratie met les riches au sommet de la société de manière structurelle, donc inévitable.

La démocratie, un régime fragile qui ne résiste pas aux crises

La démocratie ne représente donc pas un régime de liberté absolue. Le seul régime de liberté absolue, en réalité, serait l’anarchie, et elle ne nous semble pas souhaitable, car les hommes étant ce qu’ils sont, elle ne pourrait résulter qu’en la pérennisation des inégalités entre les hommes.

Allons encore plus loin : la démocratie représente même un certain risque pour la liberté. Bien sûr, on se sent instinctivement plus libre quand on élit soi-même les députés qui font les lois. Mais nous avons déjà vu que ce sentiment se fondait largement sur une illusion. Le risque pour la liberté, lui, est bien réel ; on peut s’en rendre compte par un regard sur l’Histoire.

Les pires régimes que l’humanité ait connus sont sans aucun doute les trois totalitarismes, celui de Hitler, celui de Staline et celui de Mussolini. Deux d’entre eux sont nés au sein d’une démocratie ; le troisième est né au sein d’une tentative de démocratisation. Est-ce un hasard ? Pas du tout.

Une analyse lucide de l’histoire des démocraties nous apprend en effet que ces régimes sont relativement performants tant qu’ils ne sont pas confrontés à des crises véritablement graves. Dans les périodes de croissance, de plein-emploi, de stabilité politique, rien ne les menace sérieusement. Mais qu’un danger véritablement grave survienne, et souvent la démocratie s’écroule. Ce fut le cas en Italie en 1922, en Allemagne en 1933, en France en 1940, et dans bien d’autres pays. À chaque fois, la démocratie a laissé place à un totalitarisme ou au moins à une dictature.

Si l’on y réfléchit, c’est parfaitement logique : cette réalité découle des mêmes problèmes structurels que nous dénoncions déjà plus haut. Une démocratie a besoin de temps pour fonctionner un tant soit peu correctement. Dans l’urgence, elle n’est plus bonne à rien. Or, il faut parfois fonctionner dans l’urgence. Pire : c’est quand il y a urgence que le manque de réaction se fait le plus douloureusement sentir. Autrement dit : dans une situation de danger réel et pressant, la démocratie est par nature incapable de réagir de manière correcte.

La chute peut alors se manifester de bien des manières : la prise de pouvoir par un dictateur (Hitler, Pétain, Mussolini, Staline...), le renoncement aux idéaux et aux libertés fondamentales (qu’on pense à l’usage légalisé de la torture par les agents américains après les attentats du 11 septembre 2001, aux enfermements sans procès à Guantanamo)... Quoi qu’il en soit, la démocratie, dans les crises, tombe ou renie ce qui prétend la fonder, ce qui revient au même. Elle finit donc par légitimer le droit du plus fort.

L’évolution contemporaine de la démocratie : la démocratie d’opinion et la société du spectacle

Reste à parler d’une évolution qui n’est peut-être pas consubstantielle à la démocratie elle-même, mais qui est néanmoins inévitable quand ce régime politique est couplé à une technique développée : la dérive vers une politique-spectacle.

Cette expression est légitime à plusieurs égards. D’abord, comme on l’a déjà souligné plus haut, dans la démocratie qui est la nôtre, les hommes politiques n’ont plus réellement de pouvoir : ils sont comme les pantins, les marionnettes que voient les spectateurs, mais qui ne décident pas elles-mêmes de ce qu’elles font ; ce sont d’autres personnes – chez nous, principalement des puissances économiques – qui tirent les ficelles en coulisse.

Mais ce n’est pas tout : ne pouvant plus rien faire pour changer les choses, les politiciens n’ont plus à réfléchir réellement pour penser les problèmes de fond ; et étant manipulés par d’autres, ils doivent sans cesse en rajouter dans l’outrance et le show pour faire oublier qu’ils ne décident rien en réalité. Par conséquent, la politique devient non seulement un théâtre, mais un théâtre de bas étage, dans lequel les protagonistes l’emportent par des petites phrases, des manipulations, de beaux discours, plus que la profondeur de leur pensée ou le sérieux de leurs analyses.

Cette politique-spectacle se développe parallèlement à la démocratie d’opinion, dans laquelle les politiciens cessent complètement de se préoccuper du bien commun dans une vision de long terme, et se contentent de suivre avant tout le pouvoir économique, et dans une moindre mesure l’opinion publique, à la fois révélée et façonnée par le complexe médias-sondages.

La crise de confiance envers la démocratie

Les citoyens d’ailleurs s’aperçoivent de plus en plus que le système va mal. Les démocraties sont secouées par une crise de confiance généralisée, qui s’exprime avant tout par la montée en puissance de l’abstention à toutes les échelles. Les politiciens n’ont pas encore tiré toutes les conclusions de cette évolution, mais elle les inquiète à juste titre. Certains sentent en particulier qu’à mesure que les citoyens comprendront et verront qu’ils sont trompés et qu’on ne leur donne que l’illusion du pouvoir, ils risquent de rejeter de plus en plus le système qui les fait vivre.

L’abstention n’est en outre pas la seule forme d’expression de la déconnexion croissante qui existe entre le peuple et les élites : rejet massif de la chose politique elle-même, sentiment d’impuissance généralisé, individualisme et refus de l’engagement en sont d’autres. En fait, comme le note Dominique Rousseau, « toutes les institutions sur laquelle [la démocratie] reposait jusqu’à présent sont remises en cause : le suffrage universel perd sa force légitimante du fait de l’abstention, les partis politiques n’ont plus d’adhérents, les syndicats ne représentent plus grand monde, le Parlement ne délibère plus… » Et de continuer : « le peuple a été oublié : il a été englouti par le marché – le consommateur a pris le pas sur le citoyen, et par la représentation – les représentants parlent à la place des citoyens. »

...mais masqué par une forte propagande

En fait, la seule chose qui permet de masquer un tant soit peu ce rejet de plus en plus massif est la propagande dont bénéficie le système démocratique dans nos sociétés. Que ce soit à l’école, dans les discours des politiciens, dans les sciences et même dans le calendrier, les États démocratiques s’acharnent à faire passer tout ce qui n’est pas eux comme attardé ou périmé. A cette fin, ils entretiennent savamment une confusion qui fait croire aux citoyens que tout ce qui n’est pas démocratique est forcément tyrannique. Cette confusion, qui nie la large palette des régimes politiques passés ou même imaginables, explique que les Occidentaux se montrent extraordinairement prétentieux et méprisants pour tout ce qui se trouve « ailleurs » ou « avant ». Que ceux qui n’ont pas encore la chance de posséder la démocratie et le marché libre y passent d’urgence, voilà le mot d’ordre !

Il faut souligner le caractère vraiment terrible de cette propagande, qui a réussi à faire s’éteindre dans l’esprit des gens non seulement le désir de révolte, mais l’idée même qu’il soit possible de faire mieux.

Un nouveau système politique : la Royauté constitutionnelle participative

Face à cette réalité contrastée, Tol Ardor se fonde sur un nouveau type de régime politique, à même de conserver les acquis les plus importants des démocraties tout en abandonnant leurs travers les plus dangereux : une Royauté constitutionnelle et participative.

Les avantages de la Royauté

Un système stable et efficace

La royauté, au contraire de la démocratie, permet en effet la stabilité et donc l’efficacité. Le roi n’est pas comme l’élu à la merci de son image, dont on sait très bien qu’elle a souvent fort peu à voir avec les compétences réelles. Il peut donc se consacrer librement à la recherche du bien le plus grand possible pour son pays. De même, le roi et, dans une moindre mesure, son gouvernement, sont en place pour longtemps : l’alternance ne peut donc pas venir entraver leur action et en briser le rythme.

L’éducation du futur souverain est évidemment prédominante. Elle doit être pratique, c’est-à-dire qu’elle doit faire comprendre au futur Roi ce qu’est la politique, comment on dirige un pays, quelle est la situation du monde, etc., mais également universitaire, car le Roi ne peut pas être un bon roi s’il est ignorant — son éducation doit donc comprendre des lettres, de l’histoire, des sciences, etc. — et surtout morale : le Roi doit savoir distinguer le Bien du mal. En particulier, il doit ressentir sa fonction non pas comme un droit et un privilège, mais comme un devoir et une charge, car la Royauté est une servitude, et le Roi est avant tout un serviteur.

Un système de long terme

Pour la même raison, la royauté est un régime qui permet une vision et une construction de long terme. L’alternance ne vient pas faire prendre aux choix politiques des chemins toujours contraires. Dans la royauté, un entraînement long, débutant généralement dès la naissance, est consacré à l’art d’exercer le pouvoir, puisque sa capture et son maintien sont à peu près assurés. Cet art d’exercer le pouvoir est essentiellement l’art de distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais. Platon développait déjà cet argument : le roi doit avant tout être philosophe afin de pouvoir voir le Bien et la façon de l’atteindre. Seule une personne ayant reçu une éducation poussée, et ce en tous domaines, surtout philosophique et moral, peut exercer le pouvoir avec justice et pour le véritable bien commun. Les affaires sont mieux gérées si ceux qui s’en occupent sont non pas désignés par le peuple qui ne les connaît pas et parfois ne sait pas ce qui est bon mais au contraire formés depuis longtemps dans un domaine d’action particulier, en tout cas au niveau national.

Un système qui peut être proche du peuple

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, une royauté n’est pas forcément un régime éloigné du peuple, même si elle peut l’être.

C’est d’abord vrai parce qu’un roi est contraint, par la force des choses, d’écouter l’avis de son peuple. On sous-estime souvent le pouvoir du peuple dans les régimes non démocratiques, de même qu’on le surestime dans les démocraties. La tolérance d’un peuple envers l’oppression est heureusement limitée.

Mais c’est également vrai parce que la proximité d’une élite avec le peuple qu’elle dirige n’est pas en fonction inverse du pouvoir dont elle dispose. En fait, il s’agit avant tout d’une question d’échelle, et le pouvoir sera bien plus proche du peuple, y compris dans sa vie quotidienne, dans un petit Royaume comme Tol Ardor que dans des Etats démesurés et bureaucratiques comme la France ou a fortiori les États-Unis.

Une Royauté participative et non parlementaire

Tol Ardor n’étant la reproduction d’aucun modèle du passé, mais une forme nouvelle de Royauté, ce nouveau type de régime demande quelques explications.

Le terme « royauté » nous a semblé préférable à « monarchie » à cause des connotations qui leur sont attachés. La « monarchie » fait en effet souvent référence, de par son étymologie, à un régime politique où l’ensemble des pouvoirs est concentré aux mains d’une seule personne, alors que le régime politique ardorien se préoccupe de l’équilibre des pouvoirs. « Royauté » en revanche est un terme plus neutre, qui parle du titre porté par le souverain, mais ne dit rien de la manière dont les pouvoirs sont répartis. « Participative » enfin permettait d’insister sur le fait que notre but n’est nullement de faire taire le peuple mais au contraire de le faire participer pleinement à la vie politique, que ce soit par la démocratie à l’échelle locale, par la possibilité pour tous d’occuper des fonctions politiques, ou encore par l’écoute des revendications populaires.

Tous ces points méritent quelques développements.

Royauté aux échelles nationale et régionale, démocratie à l’échelle locale

S’il nous semble évident que le tracé des grandes orientations du pays, sa direction générale doivent être confiés à des gens compétents et dont la principale qualité est la capacité à voir le bien commun et à savoir comment l’atteindre, au niveau local il est indispensable que ceux qui sont en charge des affaires au jour le jour soient avant tout aimés et respectés de la population. Ainsi les maires des agglomérations sont non pas nommés mais élus au suffrage universel direct, et ils sont en charge de la plupart des affaires communes. Tol Ardor n’est donc pas véritablement une monarchie ou une pleine royauté : c’est un système politique entièrement nouveau qui est géré de manière monarchique au sommet de l’État ou de la province mais de manière démocratique au niveau local.

Cette décentralisation démocratique du pouvoir ne remet cependant pas en cause le caractère unitaire de Tol Ardor, qui ne saurait être un fédéralisme. Les lois doivent être les mêmes pour tous, dans l’ensemble du Royaume : chacun doit les respecter, et les autorités des collectivités territoriales, qu’il s’agisse des autorité élues des communes et des archontats ou des autorités nommées des provinces, n’ont aucun pouvoir pour établir des lois, ce pouvoir étant une prérogative royale par souci d’égalité.

Les débats publics : écouter le peuple et assurer le fonctionnement de l’ascenseur social

Autre innovation de la Royauté participative ardorienne, l’importance qu’elle accorde au fait que le peuple puisse se faire entendre. Il faut insister sur ce point fondamental : Tol Ardor refuse l’idée que la volonté majoritaire puisse être un fondement légitime de l’action politique, mais elle estime néanmoins que si le peuple ne doit pas toujours être obéi, il doit toujours être écouté et pris en considération. Toutes les composantes de la société doivent pouvoir débattre, et chaque individu doit avoir une possibilité réelle d’être entendu. Il y a là une différence capitale entre ce que nous proposons et les monarchies du passé.

C’est d’autant plus vrai que nous désirons conserver le débat public comme lieu d’émergence d’idées nouvelles et de solutions aux problèmes que nous rencontrerons. Le peuple doit en effet être écouté et s’exprimer en-dehors des élections, parce que c’est la seule manière pour lui de s’exprimer sur des problèmes de la vie publique et pas seulement sur le choix de personnes.

Pour parvenir à ce double but, des réunions seront organisées périodiquement à toutes les échelles, et seront plus fréquentes à mesure que l’échelle considérée sera plus petite. Ainsi, les réunions d’un village ou d’un quartier se tiendront chaque semaine ; les réunions d’un archontat2 se tiendront une à deux fois par mois. Organiser des réunions régulières à l’échelle provinciale nous a semblé concrètement impossible ; en revanche, au sommet de l’échelle, les États Généraux réuniront chaque année le gouvernement national et les gouvernements provinciaux avec les délégués du peuple, qui sera représenté à la fois géographiquement (par les archontes) et professionnellement (par les représentants des Guildes), et avec une composante de tirage au sort.

Ces réunions permettront de faire remonter en permanence vers les gouvernants les idées et désirs du peuple. À cette fin, une synthèse sera rédigée à la fin de chaque réunion et transmise aux autorités compétentes. Les États Généraux auront cependant une place à part : la plupart du temps, leur rôle ne sera que consultatif, comme pour toutes les autres réunions ; cependant, ils auront le pouvoir de trancher en cas de procédure de destitution2. Ils ne constitueront cependant pas un Parlement.

La Royauté participative que propose Tol Ardor apparaît donc comme un équilibre sain : le peuple peut largement s’y exprimer, et ce par de multiples biais, mais l’État n’exige pas de lui qu’il prenne part à toutes les décisions et à tous les débats, contrairement à ce que font les démocraties contemporaines à chaque fois qu’elles se désolent sur le taux d’abstention aux élections. En revanche, le fait que le peuple s’exprime de manière consultative uniquement permet d’atteindre une réelle efficacité de l’action politique : chacun est non seulement entendu, mais aussi écouté ; en revanche, une fois les avis pris, certaines personnes sont habilitées à trancher. Ce qui n’implique pas une fossilisation des hommes de pouvoir, puisqu’à l’achelle locale, les décideurs seront élus.

Ces réunions auront également un autre rôle : permettre aux dirigeants de repérer les citoyens qui voudraient s’engager dans l’action politique, ainsi que ceux qui auraient régulièrement des idées intéressantes. Elles pourraient ainsi compléter l’école dans son rôle d’ascenseur social : beaucoup de gens ne se révèlent qu’après leur scolarité ; il serait très regrettable que la méritocratie ardorienne ne fonctionne pas pour eux.

Ainsi, ces débats permettraient de renouveler les dirigeants eux-mêmes autrement que par les habituels liens familiaux ou de milieu social ; ils assureraient donc un véritable brassage de la population et une véritable mixité sociale à tous les étages du pouvoir.

Entre le « ferme ta gueule » des dictatures et le « cause toujours » des démocraties, Tol Ardor veut donc construire une troisième voie, dans laquelle le citoyen sera entendu et écouté, et sa parole pesée et considérée avec attention, même si in fine ce sera un seul homme qui, pour des raisons d’efficacité, prendra la décision.

Éviter la coupure entre les gouvernants et les gouvernés

Au-delà même des débats, il nous semble capital de ne pas reproduire la coupure qui existe de nos jours entre les gouvernants et les gouvernés, coupure qui se traduit essentiellement dans leur niveau de vie, mais également dans une attitude générale et une méconnaissance totale des réalités populaires.

Il faut donc premièrement que Tol Ardor facilite la simple rencontre entre le peuple et les dirigeants. Les réunions périodiques déjà évoquées permettront d’approcher ce but, mais elles ne suffiront pas. Des permanences seront tenues régulièrement par tous les responsables administratifs, de manière plus fréquente à mesure que l’échelle considérée sera plus petite. Comme les dirigeants ne doivent pas se contenter d’attendre que les citoyens se manifestent à eux, mais doivent surtout aller d’eux-mêmes à leur rencontre, chaque responsable de l’administration sera également tenu à des visites régulières du territoire dont il aura la charge.

Mais le rapprochement entre le peuple et les gouvernants ne peut pas passer que par des rencontres et des échanges : ceux qui commandent doivent également savoir, du plus près possible, ce qu’est réellement la vie de ceux dont ils ont la charge. Dans le cadre de leur temps de service3, tous les responsables de l’administration, quel que soit leur rang, seront donc astreints à des travaux publics obligatoires, sorte de corvées ou de travaux d’intérêt général, qui auront pour but à la fois de leur faire connaître de l’intérieur la vie de leurs administrés et de les rendre plus humbles, en leur faisant comprendre que ces travaux représentent leur responsabilité première. Ces travaux publics devraient être une occasion d’humilité et non pas d’humiliation sans rapport avec le devoir civil accompli ; ils devraient être accomplis côte à côte avec des citoyens Ardoriens, ce qui ne devrait pas être difficile, le travail collectif étant peu susceptible de manquer.

Une Royauté constitutionnelle

Si Tol Ardor n’est pas une monarchie parlementaire, elle est cependant une Royauté constitutionnelle, la Constitution en question ayant principalement pour but d’assurer un équilibre des pouvoirs et donc le respect des libertés fondamentales.

La séparation des pouvoirs

Tol Ardor veut apporter un renouvellement de la séparation des pouvoirs. Nous refusons en effet la séparation stricte du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif car nous considérons qu’elle est porteuse d’inefficacité. Pour nous, seul le pouvoir judiciaire doit être entièrement indépendant des deux autres. D’ailleurs, dans tous les régimes démocratiques actuels, le pouvoir exécutif exerce un rôle considérable dans la formation et l’adoption des lois, et personne ne crie au scandale.

Cependant, nous reconnaissons la force de l’argument de Montesquieu : sans une telle séparation, « le même corps de magistrature a, comme exécuteur des lois, toute la puissance qu’il s’est donnée comme législateur. Il peut ravager l’État par ses volontés générales4 ».

Il faut donc trouver un moyen de préserver d’une part l’efficacité et la possibilité d’action du gouvernement, et d’autre part l’équilibre des pouvoirs. Pour ce faire, Tol Ardor donne une part importante du pouvoir législatif non pas à un organe de l’État mais à un texte, le Livre de la Loi, qui rassemble la Constitution et les lois les plus fondamentales du Royaume.

Un texte en effet ne peut être tenté d’entraver l’action d’un gouvernement ou de le faire tomber. Il énonce des normes, et fait donc office de contre-pouvoir et de cadre à l’action des dirigeants comme de tous les autres citoyens ; mais il ne peut les adapter selon ses besoins ou ses ambitions.

Le Livre de la Loi et la protection des libertés fondamentales

Naturellement, pour qu’un texte puisse constituer un contre-pouvoir, deux conditions doivent être réunies.

La première est que personne ne puisse le changer, sans quoi celui ou ceux qui détiendraient ce pouvoir détiendraient le pouvoir absolu ; d’où l’importance de n’y mettre que ce qui est vraiment important et peut donc être considéré comme un acquis définitif. Cela peut sembler absurde pour les hommes d’aujourd’hui qui sont habitués à l’idée que tout doit pouvoir changer. Mais c’est ce préjugé qui a permis — et qui permettra encore à l’avenir — aux gouvernements de revenir sans cesse sur les acquis sociaux et de manière générale sur toutes les mesures visant à réduire les privilèges. Si on y réfléchit, qu’y a-t-il de scandaleux à ce que des principes généraux, des règles de fonctionnement de l’État et des lois ne puissent plus être changées ? En quoi le fait de dire que rien ni personne, jamais, ne pourra légalement rétablir la peine de mort ou abolir les taxes sur les héritages à Tol Ardor serait-il choquant ? Certaines lois, certains principes sont objectivement bons pour l’humanité, quelle que soit l’époque considérée ; pourquoi ne pas les graver dans le marbre ?

Nous n’en avons pas souvent conscience, mais dans le système actuel, tout est modifiable, et donc rien ni personne n’est absolument à l’abri. Pour prendre l’exemple de la France, même les textes les plus fondamentaux comme la Déclaration des Droits de l’Homme pourraient y être abandonnés, puisque la Constitution prévoit les moyens légaux de sa propre transformation.

Ainsi, le Livre de la Loi a d’abord pour but de garantir le respect des grands principes auxquels nous croyons ainsi que des libertés fondamentales : égalité de tous devant la loi, absence de privilèges liés à la naissance ou de discriminations, responsabilités accordées suivant le mérite, ainsi que tous les droits et libertés déjà mentionnés plus haut et rappelés dans la Déclaration Ardorienne des Droits de l’Homme.

Il va de soi que le Livre de la Loi ne contient que les lois les plus fondamentales du Royaume : il s’agit d’une sorte de Constitution élargie permettant de garantir certains principes tant que durera l’État. Mais si personne n’a le pouvoir d’en enlever ou d’y modifier quelque chose, nul ne peut non plus y ajouter quoi que ce soit. Pour s’adapter aux situations nouvelles, le gouvernement devra évidemment pouvoir créer de nouvelles lois. Mais ces dernières, outre qu’elles devront respecter le Livre de la Loi, ne s’y ajouteront pas : par la force des choses, elles seront provisoires.

Le Livre de la Loi témoigne donc de notre conscience des risques de dérives que présente le système politique que nous avons choisi : un homme puissant peut être tenté de devenir plus puissant. Ce risque existe aussi dans les démocraties : on ne répètera jamais assez que les totalitarismes ne sont pas nés dans les régimes autoritaires mais dans les démocraties. En fait, nous savons parfaitement qu’aucune construction politique ne sera jamais parfaite, et nous n’avons pas cette ambition ridicule ; mais nous estimons que le Livre de la Loi représente une protection suffisante contre ce risque.

On pourrait même dire que, malgré un apparent paradoxe, les droits et libertés seront mieux protégés dans le système politique ardorien, où ils ne pourront pas être abandonnés, que dans le système actuel, où ils peuvent théoriquement l’être ; à condition toutefois qu’un organe de l’État se porte garant du respect du Livre de la Loi.

Une institution de contrôle : le Conseil

La seconde condition de l’aptitude d’un texte à représenter un contre-pouvoir est en effet que son respect soit assuré par un organe indépendant du pouvoir qui puisse sanctionner et empêcher toute transgression. À Tol Ardor, c’est le Conseil qui est chargé de cette fonction.

Le Conseil doit ainsi valider l’ensemble des lois promulguées par le Roi en jugeant de leur conformité au Livre de la Loi. Il peut également être saisi, après le recours aux juridictions d’appel, par un justiciable qui estime que ses droits constitutionnels ne sont pas respectés par une décision de justice.

Il est ainsi, en quelque sorte, l’équivalent de notre Conseil constitutionnel ; à cette différence que le Conseil constitutionnel doit être saisi pour examiner une loi, alors qu’à Tol Ardor, il les examinera toutes de manière systématique.

Ainsi, nous arrivons à l’équilibre désiré : le Roi et le gouvernement peuvent agir efficacement, ils ont l’initiative des lois et de l’action politique ; cependant, ils agissent dans un cadre que ni eux ni personne n’a le pouvoir de changer et qui garantit le respect des libertés fondamentales. Le respect de ce cadre est lui-même garanti par le Conseil, indépendant mais qui n’a pas d’autre rôle politique que celui de contrôler la conformité au Livre de la Loi des lois particulières et des décisions gouvernementales.

Une Royauté égalitaire

Insistons une fois encore sur une des grandes différences qui nous séparent radicalement de l’immense majorité des monarchies du passé : Tol Ardor est une Royauté égalitaire.

Elle l’est d’abord par l’égalité de tous, y compris naturellement le Roi, devant la loi.

Elle l’est ensuite par la possibilité pour tous d’occuper toutes les fonctions politiques, y compris la fonction royale puisque même la règle héréditaire connaît des limites. Plus généralement, elle l’est par l’ascenseur social, le brassage de la population et la réduction permanente de l’écart entre gouvernants et gouvernés que nous nous attacherons à construire.

Mais elle l’est également par l’absence de la noblesse. À Tol Ardor, les compétences sont la seule chose qui peut servir à établir une distinction entre les individus. La naissance ne donne aucun droit particulier.

Cette absence de la noblesse est essentielle. À Tol Ardor, pas de seigneur de droit, élevé au-dessus des autres sans aucun mérite personnel, donc beaucoup moins de privilèges, d’inégalités, d’injustices. Bien sûr, il est probable que Tol Ardor connaîtra, comme toutes les autres sociétés, certaines formes de reproduction des élites. Mais c’est là une situation qu’aucune société ne pourrait jamais empêcher ; et Tol Ardor se donne les moyens de la limiter le plus possible.

Tol Ardor sera donc une Royauté, mais non pas sur le modèle des anciennes monarchies : bien au contraire, ce sera une Royauté que nous aurons en quelque sorte « démocratisée », c’est-à-dire que nous conserverons les principaux acquis et avantages de la démocratie tout en en abandonnant les excès et les problèmes. Le peuple y aura donc nettement plus de pouvoir qu’autrefois. On peut même affirmer qu’il en aura plus qu’aujourd’hui ; le vrai peuple – par opposition à la seule oligarchie – aura plus de pouvoir pour se faire entendre.

Ce que n’est pas le système politique ardorien

Pour conclure, nous pouvons d’ores et déjà répondre à quelques accusations qu’on ne manquera pas de nous lancer, en précisant ce que Tol Ardor n’est pas et ne saurait être en aucun cas.

Tol Ardor n’est pas un retour en arrière

Il devrait être bien clair pour tous ceux qui ont lu ce texte que Tol Ardor ne représente pas un retour en arrière : si nous souhaitons la mise en place d’une royauté, même non parlementaire, cette royauté n’a pratiquement rien à voir avec celle qu’a connue la France durant l’Ancien régime.

La meilleure preuve en est que nous ne soutenons aucun des prétendants traditionnels au trône. Nous ne souhaitons ni le retour des Bourbon, que ce soit dans leur branche légitimiste ou orléaniste, ni celui des Bonaparte. Nous estimons que ces personnes sont autant décrédibilisées par l’Histoire que délégitimées par leur comportement et leurs prises de positions, qui traduisent un singulier manque de vision.

Tol Ardor n’est pas une monarchie absolue

Une monarchie absolue est un régime autoritaire dirigé par un seul homme qui concentre en ses mains tous les pouvoirs et les exerce sans contrôle. Toutefois, le monarque absolu, s’il n’est freiné par aucun corps de l’État, doit néanmoins respecter un nombre restreint de coutumes ou lois fondamentales, ainsi que composer avec les privilèges de certaines institutions (guildes, villes, etc.).

Tol Ardor n’est pas une monarchie absolue car le Roi n’y exerce pas tous les pouvoirs : il ne dispose pas du pouvoir judiciaire, qui reste entièrement indépendant du pouvoir politique. Son pouvoir législatif est également restreint puisqu’il doit s’exercer conformément au Livre de la Loi qui lui impose le respect des droits et libertés fondamentales. Enfin et surtout, plusieurs corps (en particulier le Conseil et les États Généraux) sont chargés non seulement de conseiller le Roi et son gouvernement, mais également de les contrôler et d’empêcher toute dérive.

Tol Ardor n’est pas une dictature

Une dictature est un régime autoritaire dans lequel une personne ou un groupe de personnes exerce tous les pouvoirs de manière absolue, sans être limité par aucune institution, aucun organe de l’État ou aucune loi. La dictature est donc pire que la monarchie absolue, puisque les citoyens n’y bénéficient même plus du frein de la coutume ou des lois fondamentales : en dictature, ceux qui commandent n’édictent les lois que pour leurs administrés, et s’affranchissent eux-mêmes de leur respect. La dictature entraîne donc la mort des libertés fondamentales.

Tol Ardor n’est donc pas non plus une dictature, puisque la loi y est la même pour tous, que des contre-pouvoirs se chargent de la faire respecter, et que les droits fondamentaux y sont garantis. Fondamentalement en désaccord avec ceux qui considèrent que la situation actuelle impose une restriction des libertés fondamentales en vue d’assurer le bien commun, nous voulons mettre l’intérêt général, collectif, communautaire en équilibre, en tension, en harmonie avec les libertés individuelles et les droits de la personne.

Tol Ardor n’est pas un totalitarisme

Un totalitarisme enfin est une dictature qui pousse à l’extrême la volonté de domination à la fois sur la société, qu’il contrôle dans ses moindres aspects, et sur l’individu, qui fait l’objet d’une surveillance y compris dans sa vie privée, qui cesse donc d’être privée. Le terme « totalitarisme » vient donc du contrôle total exercé par l’État à la fois sur la société et sur les individus qui la composent. Les totalitarismes ont jusqu’ici tous développé, en outre, des caractéristiques semblables : usage intensif de la violence et de la persécution, mise à mort non seulement des opposants mais de larges catégories de la population déterminées par leur naissance, utilisation de la propagande, embrigadement des individus dans tous les aspects de leur vie et dès leur plus jeune âge, parti unique, etc.

Naturellement, Tol Ardor n’est pas un totalitarisme, régime avec lequel elle n’a presque rien en commun : à Tol Ardor, l’État ne contrôle pas l’ensemble de la société, qui reste partiellement gérée de manière privée, et surtout il n’a aucune volonté de contrôle sur la vie privée des individus – contrôle dont il n’aurait de toute manière pas les moyens techniques, ce qui est la garantie suprême en matière de respect des libertés et de la vie privée. Il ne présente aucune des autres caractéristiques des régimes totalitaires.

Conclusion

Évidemment, le système politique ardorien, novateur, hybride, complexe, risque de prêter le flanc à la critique, voire à la raillerie. On nous accusera d’être des réactionnaires qui ne veulent que restaurer un système disparu. Rien n’est plus faux ; mais c’est à nous de prouver que le système politique que nous voulons construire est une véritable innovation et qu’il représente une alternative non seulement crédible mais préférable au système que nous connaissons aujourd’hui, à bout de souffle et qui ne parvient plus à répondre aux grands problèmes du temps présent. Soyons donc prêts à défendre nos rêves : demain, ce sont eux qui nous sauveront.

1 : Montesquieu, De l’Esprit des lois, Livre XI, chapitre VI, 1748. Retour.

2 :Pour l’explication des détails techniques de l’organisation politique ardorienne, nous renvoyons au texte « Organisation politique de Tol Ardor ». Retour à « archontat »/« destitution ».

3 : Cf. « Les fondements du système économique ardorien ». Retour.

4 : Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre XI, chapitre VI, 1748. Retour.