Réponse de Tol Ardor au questionnaire préparatoire au Synode extraordinaire sur la famille de 2014

Peu après son élection, le pape François a décidé d’organiser à Rome, en octobre 2014, un Synode consacré aux questions liées à la famille et à la sexualité. Pour préparer cet événement, le Vatican a envoyé aux Conférences épiscopales nationales un questionnaire préparatoire, qui a été diversement relayé auprès des fidèles.

Tol Ardor a saisi cette occasion de faire entendre son avis et de pousser l’Église catholique romaine à entreprendre les réformes nécessaires. Les réponses suivantes ont donc été envoyées au nom de Tol Ardor à Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et primat des Gaules, Georges Pontier, archevêque de Marseille et président de la Conférence des Évêques de France, et Nicolas Brouwet, évêque de Tarbes et Lourdes. Les Ardoriens, en particulier les catholiques, sont évidemment invités à envoyer ce texte à leurs évêques.

1. Sur la diffusion des Saintes Écritures et du Magistère de l’Église concernant la famille.

Commençons par une évidence : le Magistère de l’Église sur la famille et la sexualité n’est pas respecté. Il ne l’est pas par les non catholiques, bien sûr, mais il ne l’est pas non plus par les catholiques, même pratiquants. Ces derniers agissent à peu près comme si de rien n’était, se masturbent, ont des relations homosexuelles quand ils sont homosexuels, utilisent la contraception, avortent même parfois. Ils le font avec plus ou moins de bonne conscience, plus ou moins de culpabilité et de souffrance, mais dans leur immense majorité, ils le font.

Est-ce parce que l’enseignement de l’Église ne leur serait pas connu ? De toute évidence, il l’est peu, ou plutôt il est bien connu dans ses très grandes lignes, pas du tout dans les détails. Et c’est vrai y compris des catholiques, et même des pratiquants. Rarissimes en effet, même parmi les déjà rares qui vont à la messe tous les dimanches, sont ceux qui ont lu, ou même qui connaissent l’existence de Gaudium et spes ou de Familiaris consortio.

L’immense majorité des gens, catholiques ou pas, ne retiennent donc du Magistère qu’une liste de condamnations toutes plus exotiques les unes que les autres : refus de la sexualité hors mariage, refus de la masturbation, refus de la contraception, refus des actes sexuels qui ne sont pas « ouverts sur la vie », refus de l’homosexualité, refus de l’avortement quels qu’en soient la date et le motif.

Bien sûr, ils connaissent mal ou pas du tout les argumentaires développés par l’Église pour justifier ces positions. Mais est-ce vraiment bien le problème ? Ceux qui les connaissent ne les trouvent pas forcément convaincants. Les discussions avec ceux qui les défendent révèlent au contraire souvent les impasses logiques, théologiques et intellectuelles dans lesquelles ils s’enferrent.

Il nous semble donc que si le Magistère de l’Église sur les questions de famille et de sexualité n’est pas respecté, ce n’est pas d’abord parce qu’il n’est pas connu, mais avant tout parce qu’il est, au fond, indéfendable en raison.

2. Sur le mariage selon la loi naturelle.

Là encore, il y a un malentendu. Il est vrai que la notion de « loi naturelle » est assez obscure pour nombre de catholiques, même pratiquants – ne parlons pas des non croyants. Mais ce n’est pas le problème. La frontière n’est pas tant entre ceux qui croient qu’il y a une loi naturelle et ceux qui ne le croient pas. D’ailleurs, ces derniers sont assez rares : l’immense majorité de la population, quelles que soient ses croyances, accepte intuitivement, instinctivement, l’idée de loi naturelle, même s’ils ne l’appellent pas ainsi. C’est au nom de ce principe supérieur que, par exemple, aucune société développée n’accepterait de légaliser l’infanticide ou les actes de cruauté envers les animaux. Ils n’appellent peut-être pas cela « loi naturelle » ou « volonté de Dieu » (deux expressions absolument synonymes), mais ils croient tout de même, à de rares exceptions près, à des principes moraux transcendants et absolus.

La véritable frontière divise donc plutôt différentes visions de ce qu’est la loi naturelle. Ainsi, il est parfaitement possible pour un catholique pratiquant de considérer que le mariage ou la possibilité d’adopter des enfants pour les couples homosexuels sont parfaitement conformes à la loi naturelle. Il est important de reconnaître qu’accepter le principe de « loi naturelle » est une chose ; croire que l’Église romaine en a une vision correcte en est une autre, bien différente.

Sur la base de réflexions développées ailleurs, Tol Ardor considère donc certains points de la doctrine officielle de l’Église catholique romaine comme erronée et non conforme à la loi naturelle.

3. La pastorale de la famille dans le contexte de l’évangélisation.

Les familles nous semblent le lieu essentiel de transmission de la foi. Mais elles rencontrent un obstacle majeur : même une culture familiale forte ne fait plus le poids face au refus de l’enseignement de l’Église dans la majorité de la société. Un enfant a beau avoir été formé dans la foi la plus solide, dans la prière et les rites, il aura bien du mal, devenu adolescent puis adulte, à résoudre la contradiction entre ce qu’on lui aura appris et l’évidence du monde dans lequel il vit ; et ce d’autant plus que les points précédents ont montré qu’il n’aura pas les outils argumentatifs qui lui permettrait de le faire en faveur du Magistère.

En conséquence, il risque fort de s’éloigner de l’Église, plus ou moins violemment, puis de se couper d’elle. Pour éviter cela, il nous semble donc que les familles doivent être le premier lieu de résistance à un enseignement non seulement faux, mais extrêmement dangereux pour l’avenir de l’Église elle-même, car il contribue dramatiquement à la vider de ses forces vives.

4. Sur la pastorale pour affronter certaines situations matrimoniales difficiles.

Sur ce point particulier, on ne peut que répéter ce qui a été dit au 1. : oui, les catholiques, même pratiquants, vivent en couple et ont des relations sexuelles avant le mariage ; oui, certains vivent « en union libre, sans reconnaissance aucune, ni civile ni religieuse » ; oui, certains se séparent, et parfois se remarient.

Coller, comme on nous demande de le faire, des pourcentages à ces réalités indéniables est évidemment bien difficile. Sauf sur un point : le taux de catholiques pratiquants qui ont des relations sexuelles avant le mariage est très probablement supérieur à 90%.

Comment les baptisés vivent-ils ces « situations particulières » ? Cela dépend de beaucoup de facteurs. On ne vit pas de la même manière l’interdiction de la communion après un remariage ou le fait d’avoir, à 25 ans, des relations sexuelles sans être marié. De même, tous n’ont pas la même histoire, les mêmes principes, les mêmes idées, le même ressenti. Certains sont indifférents. D’autres souffrent, parfois beaucoup.

Notre expérience nous porte à dire que l’enseignement de l’Église est surtout source de souffrance, chez les pratiquants, pour les homosexuels et les divorcés remariés. Les uns comme les autres vivent le discours et les pratiques de l’Église comme une véritable exclusion, voire une manifestation de haine, et comme un rejet de ce qu’ils sont, de leur histoire ou d’une part de leur identité.

Que faire ? La doctrine de l’Église nous semblant fausse sur de nombreux points, nous ne demandons évidemment pas la mise en place de « programmes pastoraux adaptés ». C’est au contraire la doctrine même de l’Église qu’il s’agit de changer, en en tirant toutes les conséquences : libre accès à la communion pour les divorcés remariés, remariages religieux, mariages religieux pour les couples homosexuels.

Pour les couples divorcés remariés, la question nous est posée de savoir si une facilitation des annulations de mariage pourrait représenter une solution. Cela nous semble être une fausse solution. La plupart des mariages qui échouent ont pourtant été, en toute objectivité, parfaitement légaux du point de vue du droit canon. On ne gagnera rien à ménager la chèvre et le chou, c’est-à-dire à vouloir sauver à la fois l’idée que la doctrine de l’Église est juste, mais que les situations particulières des divorcés remariés sont justes aussi. En outre, il y a quelque chose de malsain à vouloir effacer un pan entier de l’histoire d’une personne, à lui dire : « en fait, vous n’avez jamais été marié ». Si, une personne divorcée a été mariée, mais son mariage a été un échec. Toute autre proposition est, au fond, un mensonge.

5. Sur les unions de personnes de même sexe.

La France a légalisé le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe, et au nom de nos principes fondamentaux, nous nous en réjouissons sans réserve. L’Église de France s’est très largement mobilisée contre cette réforme, et nous le regrettons.

Que des évêques s’expriment contre la proposition de loi, c’était leur droit le plus absolu. Mais ils auraient dû entendre la profonde division des catholiques, même pratiquants, sur ce sujet, et en tirer la conclusion qui s’imposait : ils ne pouvaient parler qu’en leur nom propre, pas au nom de l’Église tout entière, car « nous sommes aussi l’Église ». À tout le moins, même quand ils choisissaient de répéter la position officielle de l’Église, ils avaient le devoir de souligner que tous n’étaient pas d’accord avec elle.

Tout au contraire, ils ont choisi, délibérément, d’ignorer, de mépriser, d’étouffer les voix discordantes qui cherchaient pourtant à se faire entendre. Ils ont exigé un débat dans la société qu’ils ont refusé catégoriquement de mener au sein de l’Église. Ainsi, ils ont accentué le malaise dans l’Église de France. Aujourd’hui, ils n’ont toujours pas clairement fait amende honorable, ce qui empêche la cicatrisation des blessures internes et la réduction de la fracture qui nous divise. Ils contribuent donc à ce que les adversaires d’hier ne se reparlent pas.

Aujourd’hui, il faut tourner la page de la lutte pour ou contre la loi Taubira ; mais cela ne pourra se faire que si les catholiques favorables à ce texte sont pleinement et publiquement reconnus a posteriori, à défaut de l’avoir été pendant le débat.

6. Sur l’éducation des enfants au sein de situations de mariages irréguliers.

Il est nécessaire aujourd’hui que l’Église se pose très sérieusement la question de savoir si ce qu’elle a toujours considéré comme « irrégulier » est vraiment contraire à la volonté divine. Un débat franc et ouvert qui donnerait la parole à tout le monde permettrait de répondre « non ». Et on dissiperait ainsi nombre de faux problèmes.

7. Sur l’ouverture des époux à la vie.

Encore une question qui ouvre la porte à de nombreux malentendus. Non, les catholiques, même pratiquants, et a fortiori les non pratiquants ou les non chrétiens, ne connaissent en effet pas bien Humanæ vitæ. Mais encore une fois, c’est tant mieux, car cette encyclique est d’une telle fragilité théologique que, mieux connue, elle ne pourrait guère que contribuer à éloigner davantage encore les chrétiens de l’Église. Déjà, lors de sa publication en 1968, elle avait été un rude coup pour tous ceux qui avaient nourri quelque espoir de voir Vatican II permettre une évolution de la doctrine morale de l’Église. Dans le contexte actuel, elle semblerait encore plus ridicule et inadaptée à la réalité de ce que nous vivons.

Le questionnaire nous invite à réfléchir à « l’évaluation morale des différentes méthodes de régulation des naissances ». Que l’Église n’a-t-elle mené elle-même la réflexion à laquelle elle nous incite ! Elle se serait peut-être rendu compte que rien, absolument rien, ne s’oppose théologiquement aux méthodes habituelles de contraception (pilule contraceptive, préservatif, stérilet). De même, elle aurait peut-être compris que, dans un monde aux ressources finies, la croissance de la population humaine doit elle aussi être limitée.

Faute d’une telle réflexion, l’Église vit dans une bulle, dans une tour d’ivoire, loin, très loin de la réalité, du quotidien des fidèles. Sans surprise, ces derniers se moquent éperdument de ses commandements en la matière.

Fort heureusement, l’éducation civile est un peu plus responsabilisante que l’éducation religieuse. En l’occurrence, la question qui clôt cette partie du questionnaire, et qui invite à réfléchir au meilleur moyen de « favoriser la croissance des naissances », est proprement criminelle dans le contexte écologique actuel. L’urgence est, au contraire, de lutter contre la surpopulation.

8. Sur le rapport entre la famille et la personne.

De toute évidence, vie de famille et vie de la foi ont une incidence l’une sur l’autre. Pour sûr, la famille est un lieu particulier d’épanouissement et de rencontre avec le Christ.

Pour autant, est-elle forcément le meilleur lieu d’une telle rencontre ? Il nous semble qu’à l’heure actuelle, l’Église tend à considérer qu’il n’y a que deux modèles de vie valables : le mariage et la famille d’une part, le sacerdoce d’autre part. Or, entre les deux, il y a tous ces gens qui ne se sont jamais mariés, qui n’ont jamais fondé de famille, mais qui n’ont pas non plus entendu d’appel à devenir prêtres. Ils souffrent de voir que l’Église ne parle jamais d’eux, ne s’adresse jamais spécifiquement à eux. Elle parle aux prêtres, elle parle aux familles, elle parle aux couples, elle parle aux jeunes (c’est-à-dire aux futurs mariés et aux futurs prêtres), elle parle aux vieux (c’est-à-dire aux ex-mariés et aux ex-prêtres) ; mais rien de spécifique pour les laïcs célibataires et sans enfants. Il y a là un grand vide à combler d’urgence ; mais bien sûr, pour combler ce vide, il faut corriger les erreurs théologiques sur lesquelles il repose.

9. Autres défis et propositions.

Le questionnaire n’aborde absolument pas le sujet de la place et du rôle des femmes dans l’Église. Or, il nous semble qu’il est lié à ceux qui sont abordés ici. L’Église, là encore, commet une erreur théologique fondamentale, encore une fois liée au sexe, en ne comprenant pas que tout, absolument tout, ce qu’un homme peut faire, une femme peut aussi bien le faire, ou en croyant que Dieu réserve certains rôles aux hommes et d’autres aux femmes, ou en croyant qu’Il est plus masculin que féminin. Dans le même ordre d’idée, l’Église doit renoncer à l’obligation du célibat sacerdotal, qui doit devenir un choix, y compris pour les évêques. Cette question de la place des femmes dans l’Église constitue donc un double défi des plus urgents à relever, et qu’on ne peut pas vraiment dissocier des précédents.

L’Église devrait également engager une réflexion sur les études de genre, pour se rendre compte qu’elles ne sont pas le travail de Satan que certains dépeignent.

Enfin, il est urgent de lancer un véritable débat sur la question de l’avortement. Considérer, comme le fait actuellement l’Église catholique romaine, qu’il faut parler d’un être humain dès le moment de la conception, de la fécondation de l’ovule par un spermatozoïde, nous semble théologiquement et philosophiquement fragile, car l’être humain ne se définit pas principalement par son génome. Il nous semble qu’un embryon n’est pas un être humain avant que le système nerveux central ne commence à fonctionner, c’est-à-dire vers la douzième semaine d’aménorrhée. Par conséquent, nous considérons que l’avortement doit être entièrement libre avant cette date, puisqu’il n’est pas un meurtre. Même après ce terme, et parce que la vie de la mère vaut autant que celle de son enfant, nous considérons que l’avortement doit demeurer possible, au choix du couple, si la grossesse ou l’accouchement mettent la vie de la mère en danger.