Commentaire pour le jour de Pâques :
« Le Christ est révolutionnaire. »

« Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue », écrivait le père Alfred Loisy. Phrase terrible ! Tout chrétien véritable sait qu’il est forcément imparfait, qu’il ne suit pas pleinement l’enseignement du Christ. Mais sommes-nous pires que cela ? Plus que des fidèles imparfaits, sommes-nous des traîtres ? Est-ce que nous ne vivons pas totalement en accord avec nos croyances, ou bien est-ce que nous les piétinons franchement ? Chaque jour, est-ce que nous nous éloignons du Christ, ou bien est-ce que nous nous opposons frontalement à Lui ? Lui qui frappe chaque jour à notre porte, est-ce que nous ne lui ouvrons jamais entièrement, ou bien est-ce que nous lui jetons des pierres pour le chasser du seuil ?

Il y a dans le message de Jésus un contenu véritablement révolutionnaire. L’Évangile est sans ambages, sans ambiguïté aucune : « tout ce que tu as, vends-le, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi1. » Il n’y a rien à ajouter, rien à interpréter, rien à transformer : vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres. Pas « vends tout ce dont tu n’as pas impérativement besoin », pas « vends le plus possible », non, « vends tout », « donne tout ».

Saint Basile, au IVe siècle, portait un message à peine moins radical : « Celui qui dépouille un homme de ses vêtements aura nom de pillard, et celui qui ne vêt pas la nudité du malheureux alors qu’il peut le faire, est-il digne d’un autre nom ? À l’affamé appartient ce pain que tu mets en réserve ; à l’homme nu, le manteau que tu gardes dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au besogneux, l’argent que tu conserves enfoui. Ainsi, tu commets autant d’injustices qu’il y a de gens à qui tu pourrais donner2 ».

Si nous avons deux paires de chaussures, nous sommes des voleurs : voilà ce que nous dit le Christ, ni plus ni moins. Quoi de plus révolutionnaire ? Si nous vivions véritablement la vie de l’Évangile, toute la société telle qu’elle a toujours existé exploserait.

Et malgré cela, l’Église s’est accommodée d’à peu près toutes les dominations, quand elle ne les a pas activement soutenues et aidé à perdurer. Pouvons-nous la condamner ? Difficilement, tant que nous faisons exactement la même chose à l’échelle individuelle. Si nous gardons une boîte de conserve alors qu’un seul de nos frères a faim, si nous faisons en sorte de conserver nos propres privilèges, n’est-il pas difficile de reprocher à un pape de soutenir un tyran ?

« Dieu S’était invité dans notre condition ; Le voici incarcéré dans notre souffrance », écrit le frère François Cassingena-Trévedy. Mais n’est-Il pas également incarcéré dans les structures humaines qui sont censées, depuis Sa venue, porter Sa Bonne Nouvelle ? Dans quelle mesure l’Église visible sert-elle le Christ, et dans quelle mesure L’enferme-t-elle ? La question peut sembler blasphématoire ou hérétique ; pour autant, elle n’est pas illégitime.

Il me semble pourtant que nous pouvons légitimement garder l’Espérance. L’Église visible, contrairement à l’Église invisible, est une création humaine, et elle est du Monde. À ce double titre, elle erre, elle se trompe, elle tâtonne, elle est imparfaite, parfois même elle fait le mal. Mais à ce titre aussi, elle est perfectible, susceptible de progresser, de s’améliorer.

C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les rapports de domination, les riches et les pauvres, les puissants et les esclaves, les forts et les faibles. Il est vrai que l’Église n’excommunie pas celui qui garde sa deuxième chemise pour lui au lieu de la donner à l’homme nu. Mais elle peut au moins lui rappeler qu’il devrait le faire. L’Église n’a pas détruit la domination des forts sur les faibles ; mais au moins, elle peut empêcher le fort d’être parfaitement à l’aise avec sa force. C’est l’Église qui est venue, mais l’annonce du Royaume demeure.

Elle est inconfortable, parce que nous voyons bien à quel point nos vies sont éloignées du Royaume, à quel point nos voies sont au-dessous de celles de Dieu. Mais cet inconfort est justement le minimum que nous puissions faire, nous, privilégiés et heureux dans cet océan de souffrances ; c’est lui qui peut nous pousser à faire changer le monde, à le rendre un peu plus juste ; et, pour quelques personnes exceptionnelles, infiniment plus généreuses que je ne le serai jamais, à aller au bout du message en donnant tout.

Être chrétien, c’est peut-être cela : cet écart irréductible entre nos vies, avec tout le bien que nous ne faisons pas et tout le mal que nous faisons, et cet idéal à atteindre ; cette tension permanente entre le fait de savoir que nous n’atteindrons jamais l’idéal de notre vivant, et le fait de ne jamais cesser de le poursuivre. La vie chrétienne n’est pas tant d’arriver que d’avancer, d’être « ce voyageur qui répète les mêmes erreurs, mais qui connaît le bleu du ciel pour l’avoir exploré à chaque chute ».

Joyeuse Pâques.

Meneldil

1 : Évangile selon Luc, 18, 22. Retour.

2 : Saint Basile, Homélie VI sur saint Luc. Retour.