Tolkien fumant la pipe

Tolkien fumant la pipe

John Ronald Reuel Tolkien
1892-1973

Bien qu’il naquît à Bloemfontein, dans l’√Čtat libre d’Orange, le 3 janvier 1892, John Ronald Reuel Tolkien (Ronald pour ses intimes) était aussi anglais de sang et de cœur qu’il est possible de l’être, comme le montrent ses écrits. De fait, il ne passa que les trois premières années de sa vie en Afrique, car sa mère, Mabel, l’une des trois filles de John Suffield, ancien drapier de Birmingham, le ramena dans les West Midlands, en compagnie de son petit frère Hilary, encore nourrisson, pour un séjour de santé que la mort de son père, Arthur Tolkien, banquier originaire de Birmingham, rendit permanent en 1896.

C’est ainsi que J.R.R. Tolkien en vint à se sentir bien plus proche de la branche Suffield de sa famille que de la Tolkien, et à passer les années les plus formatrices de son enfance à Sarehole, dans la campagne anglaise, apprenant à lire et à écrire (et s’initiant même au latin, au français et à la botanique) sous la houlette de sa mère, avec un goût tout particulier pour les arbres, les histoires d’Indiens, la série des aventures de Curdie écrites par George McDonald et les légendes arthuriennes, mais par-dessus tout pour les Livres des Fées d’Andrew Lang, dont surtout le Livre des fées rouge, qui contenait l’histoire de Sigurðr et du dragon Fafnír... Malheureusement, cet âge d’or eut une fin : Mabel et les enfants déménagèrent dans la banlieue de Birmingham en 1900, lorsque Tolkien commença à aller à la King Edward’s School, où il découvrit le grec et le moyen anglais, et que la conversion au catholicisme de sa mère la coupa de presque toute sa famille, leur imposant de dures conditions de vie. L’amitié du Père Francis Morgan, le prêtre de l’Oratoire de Birmingham, leur procura un maigre réconfort, mais malgré son soutien, et malgré un retour à la campagne le temps d’un été idyllique, Mabel mourut du diabète en 1904, nommant par testament le Père Francis tuteur de ses deux fils, choix que son affection et sa générosité constantes envers eux confirmèrent comme le plus sage qui pût être.

La mort de sa mère fut l’occasion d’une cristallisation pour Tolkien, qui allait maintenant chérir de tout son cœur ce qui lui était associé : les West Midlands, le catholicisme et les langues. Il se plongeait toujours plus avant dans la philologie, presque au sens littéral d’amour des mots, dont les sonorités et l’aspect étaient pour lui ce qu’était la musique pour d’autres ; il étudiait le vieil anglais, le vieux norrois puis le gotique en autodidacte ; il commençait à inventer des langues personnelles (à faire de la « lingui perso » comme il disait) ; et il montrait tous les signes d’une brillante carrière universitaire. Une brillante carrière que sa rencontre avec Edith Bratt, de trois ans son aînée, en 1908, quand lui et son frère emménagèrent dans une énième pension, faillit compromettre. Leurs amours balbutiantes, rapidement découvertes et entravées par son tuteur, lui firent négliger sa scolarité, et lorsqu’il échoua au concours des bourses pour Oxford, le Père Francis lui interdit tout rapport avec Edith jusqu’à sa majorité, dans trois ans, faisant probablement ainsi de cette amourette d’adolescents un grand amour éternel. Ceci n’empêcha pas Tolkien de consacrer le plus clair de son temps à d’autres activités que ses devoirs scolaires, et il n’obtint qu’une Open Classical Exhibition (une bourse annuelle de 60 £ pour des études classiques) pour Exeter College à la session 1910 du concours des bourses. Après avoir pris part aux festivités de son lycée, fondé le T.C.B.S. (Tea Club, Barrovian Society, du nom d’un salon de thé, le Barrow’s, où les membres du club de thé se réunissaient lorsqu’ils n’avaient pas accès à la bibliothèque) avec Christopher Wiseman et Robert Quilter Gilson, que Geoffrey Bache Smith vint rejoindre plus tard, et découvert le Kalevala, l’épopée finnoise, dans la traduction de W.H. Kirby pour la maison d’édition Everyman, Tolkien était enfin prêt à monter à Oxford.

Il s’y laissa d’abord aller et délaissa quelque peu les auteurs classiques : seules comptaient la littérature germanique, la philologie comparée (à ses yeux sa matière la plus intéressante, enseignée par Joseph Wright) et surtout sa « lingui perso », plus encore une fois qu’il se fut mis au gallois et au finnois. Sa réunion avec Edith en 1913, à l’expiration de l’interdit, n’eut rien pour arranger les choses universitaires, mais il réussit à obtenir une Second Class à ses Honour Moderations (l’équivalent d’une licence à Oxford, où les notes sont, par ordre croissant, Fourth, Third, Second et First Class), rendant même une copie pratiquement parfaite en philologie comparée. Ainsi, à la rentrée 1913, Tolkien abandonna ses études classiques et commença à étudier l’Anglais sous la direction de Kenneth Sisam, en se spécialisant en linguistique et en approfondissant sa maîtrise de l’anglais médiéval, du norrois et des anciennes langues germaniques ainsi que des textes les utilisant (notamment les premières formes de moyen anglais parlées dans les West Midlands, la langue dans laquelle Cynewulf avait écrit son Crist, dont deux vers l’avaient profondément marqué : Eala Earendel engla beorhtast/ ofer middangeard monnum sended, voyez Earendel, le plus brillant des anges, envoyé aux hommes au-dessus de la terre [du milieu]). Lorsque la guerre éclata, il décida de finir son cursus, où il avait d’excellentes chances d’obtenir une First Class, en profitant d’aménagements permettant de combiner formation pour l’armée et études et de différer le service militaire jusqu’à l’obtention du diplôme. Tolkien continuait de travailler sur ses langues, mais il s’essayait aussi à l’écriture et adaptait des épisodes du Kalevala à la manière de William Morris, auteur de la seconde moitié du XIXe siècle dont les romans allient légendes, contextes anciens, vers et prose archaïsante et poétique. Après une réunion du T.C.B.S. à la fin 1914, il se mit sérieusement à écrire des poèmes, où l’on peut maintenant voir sa future mythologie en germe. Le jour des examens arriva enfin : First Class Honours. Tolkien était maintenant quasi assuré de mener une carrière universitaire après la guerre.

Tolkien en tenue d’officier, 1916

Mais auparavant, et après encore quelques mois de formation, il devait la faire, cette guerre. Après avoir épousé le 22 mars 1916 Edith, qu’il avait convaincue de se convertir au catholicisme deux ans plus tôt pour leurs fiançailles, Tolkien partit pour la France en juin, où il prit part à la bataille de la Somme en tant qu’officier des transmissions de son régiment, le 11th Lancashire Fusiliers, jusqu’à l’automne. Atteint par la « fièvre des tranchées », il fut rapatrié en Angleterre en novembre et dut rester à l’hôpital pratiquement le reste de la guerre. Il commença à écrire Le Livre des contes perdus, qui au fil de ses évolutions donna naissance au Silmarillion, afin de donner une histoire et un peuple aux langues elfiques qu’il inventait. En novembre 1917 naquit son premier fils, John. Il avait survécu à la bataille de la Somme, mais avait perdu certains de ses meilleurs amis, R.Q. Gilson et G.B. Smith du T.C.B.S.

Tolkien travaillant à son bureau

Après l’armistice, Tolkien regagna Oxford avec sa famille et entra dans le comité de rédaction du New English Dictionary tout en dirigeant des étudiants en dehors de l’université, avant d’être nommé Lecteur (l’échelon le plus bas de la carrière d’enseignant, chargé d’enseignement) de langue anglaise (c’est-à-dire surtout anglais et littérature anglaise avant Shakespeare) à l’université de Leeds en 1920 où sa famille, qui comptait maintenant un membre de plus, Michael, le rejoignit l’année suivante. George Gordon, le directeur du département d’anglais nouvellement créé, lui confia pratiquement l’entière responsabilité de l’enseignement linguistique pour mettre au point un programme qui attirerait les étudiants tout en leur dispensant une formation philologique sérieuse. Tolkien se lança dans cette tâche avec passion et réussit à développer sa section du département avec un succès impressionnant, notamment après l’arrivée, au début de 1922, d’Eric Valentine Gordon, avec qui il édita Sir Gawain and the Green Knight en 1925 et encouragea la fondation d’un club viking parmi les élèves (ce qui fit d’eux des professeurs d’une rare popularité). Le Livre des contes perdus était alors presque terminé, mais au lieu d’y mettre la dernière main, Tolkien commençait à le modifier, à le raffiner, à le revoir, certainement par goût pour la perfection mais peut-être aussi par crainte d’achever son monde imaginaire s’il achevait son livre. En 1924, la famille s’élargit d’un troisième garçon, Christopher, tandis que Tolkien devenait professeur de langue anglaise à son université. L’année suivante, il était coopté à la chaire Rawlinson et Bosworth d’anglo-saxon à Oxford.

De retour à Oxford, Tolkien se consacra davantage à l’enseignement (donnant chaque année plus du double du nombre de cours requis, et toujours avec un grand engagement personnel et le souci d’aller au fond des choses, ce qui lui demandait naturellement beaucoup de temps, comme le montrent ses cours les plus célèbres, ceux sur Beowulf), à la direction des étudiants, aux examens (au sein de son université et dans d’autres), et à la correction du School Certificate (diplôme du secondaire), tâche ingrate mais source de revenus, qu’à la recherche ou à la publication, qui étaient pourtant ce qu’on attendait le plus de lui étant donné sa maîtrise sans pareil du moyen anglais. Les soucis d’administration dévoraient aussi beaucoup de son attention. Au bout de plusieurs années d’efforts, il réussit à faire entériner une réforme majeure du Final Honour School of English Language and Literature : dans les cours de linguistique l’accent portait maintenant davantage sur l’étude des textes antiques et médiévaux que sur celle des théories philologiques, l’islandais gagnait en importance dans les programmes, les sections « langue » et « littérature » se rapprochaient enfin vraiment dans le département d’anglais d’Oxford. Néanmoins, c’était surtout son perfectionnisme, sa pulsion de sans cesse corriger, réécrire, améliorer tous ses textes (son "niggling", son « tatillonnisme » comme il disait) qui empêchait la plupart de ses (nombreux) travaux universitaires d’atteindre les presses. Ceux qui y réussirent furent autant de contributions capitales à la philologie, notamment sa conférence Beowulf : Les Monstres et les Critiques, et ses idées et ses théories influencèrent profondément son domaine. Heureusement, son fils Christopher et d’autres philologues ont édité nombre des notes et des traductions sur lesquelles il avait travaillé mais qui ne le satisfaisaient pas totalement.

Tolkien posant à son bureau

Mis à part la naissance du dernier enfant de la famille, Priscilla, en 1929, et un déménagement en 1930 (pour passer du 22 au 20 de la même rue, Northmoor Road), la vie de Tolkien à Oxford ressemblait en tout point à celle si normale et ordinaire de n’importe quel universitaire : une vie routinière sans changement ni événement marquants. Mais pendant ces années où le temps passait comme un long fleuve tranquille, il écrivit, entre autres, deux livres qui ont marqué leur temps et ont fait de lui l’objet d’un véritable culte de son vivant. Sa rencontre avec Clive Staples Lewis, fraîchement élu professeur et directeur d’études en langue et littérature anglaises à Magdalen College, en 1926 y fut pour quelque chose. Passés les premiers temps d’observation mutuelle circonspecte, les deux hommes développèrent rapidement une amitié forte et profonde qui durerait presque jusqu’à leur mort, malgré un certain éloignement dans leurs dernières années. Tolkien eut tôt fait d’enrôler Lewis dans les Kolbítar (les mord-la-braise, un club de lecture entre amis lancé par Tolkien sur le modèle du club viking, à ceci près que tous ses membres étaient professeurs) et, dans les années 30, après avoir épuisé toutes les grandes sagas, le groupe qui gravitait autour d’eux reprit plaisamment le nom d’une société littéraire fondée par un étudiant, les Inklings (jeu de mots sur inkling, idée vague, et ink-ling, peuple de l’encre). C’était tout simplement un groupe d’amis (principalement Tolkien et Lewis bien sûr, le frère de ce dernier le Major Warren Lewis, le docteur d’Oxford R.E. Havard, l’ami de Lewis Owen Barfield, Hugo Dyson et Charles Williams), tous des hommes et tous chrétiens, la plupart s’intéressant à la littérature, qui se réunissaient sans façons pour lire aux autres leurs productions littéraires, en faire la critique, discuter et débattre. C’est ainsi que Tolkien prêta à Lewis les manuscrits des récits et des poèmes de la mythologie qu’il méditait depuis la guerre, ou lui en lut des extraits à haute voix, et que Lewis le pressa de continuer et de finir Le Silmarillion, en louant certains points, en critiquant d’autres. Mais ce que Tolkien en retirait n’était pas tant les conseils de son ami (comme Lewis le fit remarquer en éxagérant quelque peu, il n’avait que deux réactions face aux critiques : n’en rien faire ou tout récrire) que ses encouragements : Lewis, pendant longtemps le seul public de Tolkien, lui apportait la preuve que ses textes étaient plus qu’un dada.

Au nombre des travaux que Tolkien montra à Lewis au début des années 30 était l’une des rares histoires inventées pour ses enfants qu’il eût couchées sur la papier, sans la finir toutefois : Le Hobbit. Quelques années plus tard, après qu’il en eut prêté le manuscrit à une autre amie, elle atterrit sur le bureau des éditeurs Allen et Unwin, dont le président émit le désir de la publier. Tolkien finit par achever le livre qui, une fois publié en 1937, eut un certain succès. Pressé par Stanley Unwin d’y inventer une suite, Tolkien lui proposa d’abord, entre autres, Le Silmarillion, qui fut rejeté, puis se mit à écrire une histoire qui acquit bientôt plus de noirceur et plus de complexité au fur qu’elle se trouvait attirée dans la mythologie de la Terre-du-Milieu et du Silmarillion. Il la lut à Lewis et aux Inklings au fil de sa progression laborieuse, mais une panne d’inspiration pendant la Seconde Guerre mondiale faillit lui faire tout arrêter. Ce ne furent que les encouragements de Lewis et de son propre fils Christopher, alors engagé dans la Royal Air Force, à qui il envoyait son récit sous forme de feuilletons, qui lui permirent de persévérer. Le Seigneur des anneaux ne fut cependant pas fini avant 1949, tandis que, à cause d’un désaccord entre Tolkien et Unwin sur la publication simultanée du Silmarillion, sa parution, en trois volumes pour des raisons de coût, fut repoussée jusqu’en 1954-55. La critique se trouva tout de suite divisée en deux camps fortement polarisés (ce qui est toujours le cas) : ceux qui l’adorent et ceux qui l’abhorrent ; les ventes du livre augmentaient régulièrement, mais c’est sa publication en format poche en 1965, précédée par un scandale autour d’une édition pirate américaine, qui apporta véritablement une renommée internationale à Tolkien, en particulier aux États-Unis où commença une tolkienmania étudiante dont Tolkien lui-même fut le premier à s’étonner.

Les vices cachés de Tolkien

Entre-temps, il avait été élu professeur de langue et littérature anglaises au Merton College d’Oxford grâce au soutien de Lewis (qui avait de plus écrit des revues dithyrambiques du Hobbit et du Seigneur des anneaux) en 1945. Après avoir pris sa retraite en 1959, il était enfin libre de se consacrer pleinement à sa mythologie. Cependant, à cause des réponses détaillées qu’il envoyait à ses lecteurs, de certaines affaires éditoriales (concernant la publication ou le copyright de ses livres les plus connus, bien sûr, mais aussi la parution des Aventures de Tom Bombadil, un recueil de poèmes, de Tree and Leaf, livre inédit en France sous cette forme contenant un essai sur les contes de fée, un poème sur la création et Feuille, de Niggle, un conte allégorique, et de Ferrant de Bourg-au-bois, un conte allégorique sur la « féérie »), mais surtout de son « tatillonnisme » qui le poussait à écrire et réécrire sans fin et à peaufiner le moindre détail de son monde, notamment les détails linguistiques, il avançait lentement, alors que lecteurs et éditeurs lui réclamaient Le Silmarillion. En 1968 Edith et lui décidèrent, par souci de confort et d’anonymat, d’aller vivre à Poole, près de Bournemouth, sur la côte sud de l’Angleterre, où Edith mourut le 29 novembre 1971, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. L’année suivante Tolkien revint à Oxford, où Merton College l’avait nommé membre honoraire du corps enseignant et lui avait offert un logement. Il devint la même année Commandant de l’Ordre de l’Empire britannique et fut fait docteur ès lettres honoris causa par l’Université d’Oxford. L’été suivant, alors qu’il était allé passer quelque temps chez des amis à Bournemouth, il dut être admis à l’hôpital, où il mourut au petit matin le 2 septembre 1973 à l’âge de quatre-vingt-un ans, sans avoir fini Le Silmarillion, que son fils Christopher, avec qui il avait travaillé dessus pendant les dernières années de sa vie, édita et publia avec l’aide de Guy Gavriel Kay en 1977 avant d’entreprendre la publication de (presque) l’ensemble des textes qu’il avait laissés, d’abord dans Contes et légendes inachevés en 1980, puis dans les douze tomes de L’Histoire de la Terre-du-Milieu, entre 1983 et 1996.

Tolkien au bord de la mer

Pour plus d’informations sur la vie de J.R.R. Tolkien, je renvoie le lecteur à la biographie qu’a écrite Humphrey Carpenter, listée dans la bibliographie et disponible en français chez Christian Bourgois, sur laquelle ce récit est basé.